Des toutes premières années (1976-1978) il reste le souvenir d’une exaltation indécise.

Se trouvait rassemblée là, au son de l’orgue de barbarie et des chanteurs de rue, dans des locaux industriels désaffectés, une réunion revendicative d’associations: l’une pour une rénovation concertée de l’arrondissement, l’autre pour la défense du droit des femmes, une troisième pour la reconnaissance de la cause homosexuelle, ainsi qu’une troupe de théâtre populaire d’ agit-propaganda. Pour ainsi dire, tout un amalgame de cracheurs de feu.

Dans une époque remuante, l’hétéroclite de ce « collectif du 28 rue Dunois » fut synchrone des tentatives d’autres utopies notoires du treizième : la librairie « La Commune de la Butte aux Cailles », le restaurant « Le Temps des Cerises », le garage de mécanique populaire « Clé de 13 »…

Ce fut une maison qui n’avait d’autre ambition que de rassembler les militants de l’arrondissement dans les salles du pavillon, nul ne songeant à affirmer l’entrepôt en une salle régulière de fêtes et de spectacles.

Bientôt, l’absence d’un projet à long terme, les tristes nécessités d’une gestion, le refus de la moindre organisation épuisèrent toutes les spontanéités des jeunes fondateurs.

Ensuite vint le temps de la normalisation, des ambitions personnelles, les rêveurs de l’aube, pour suivre leur propre chemin, rentrèrent dans le rang.

Même si c’est vrai, c’est faux - H. Michaux

En 1979, après la fulgurante dispersion de tous ces groupes, Sylvain Torikian et Nelly Le Grévellec, rescapés du collectif défunt, imaginèrent d’animer le lieu à l’attention de leurs voisins, autour d’après midis pour les jeunes faunes et d’une programmation musicale en soirée.

François Tusques apporta sa caution politique et artistique à ce concept neuf entre club de jazz et maison de quartier en mettant son «Pleyel » à la disposition de ses amis pianistes : les premiers archi mages B. Few, A. Jean-Marie, G.E. Nouel prirent place derrière le clavier et firent résonner d' étranges ondulations impassibles , vigoureuses et compliquées.

Pour une poignée de fidèles ces « piano solos excentrés » fondaient la naissance du lieu d’un jazz périphérique. La rumeur d’une nouveauté s’amplifia.

Par une nuit de grande tempête, le piano, malencontreusement situé sous l’une des nombreuses fuites du toit, fut fâcheusement immergé. De sa table, ainsi baptisée, l’harmonie versa et se fixa à jamais sur cette parcelle d' extraterritorialité.

Ce signe du ciel devait durablement orienter les élans vers un horizon où se découvriraient, circuleraient et se confronteraient tous les imaginaires musicaux.

Dans une chapelle sans prédicateur ni doctrine, brillera pendant dix ans la flamme inextinguible de l’inattendu, de la tolérance et de l’invention.

Après s’être égaré dans un passage aux pavés disjoints où s’écoulent des eaux usées et jouent des enfants, une fois la porte poussée, là, dans l’atmosphère sombre d’un lieu de culte égyptien, une chatte grise indifférente accompagne de ses miaulements des expérimentations inattendues.

Immédiatement est perceptible une impression rare d’enchantement et de merveilleux.

Mon village est le centre du monde, car le centre du monde est partout. – J. Renard

Subtilement, la voie indiquée par François s’affirma à travers :

- l’ intercommunalité non pas le communautarisme, le désir de l’autre non pas l’enfermement de la peur; sans cesse la main tendue vers l’étrange et l’imprévu.

- le Free Jazz comme mouvement d’émancipation, comme poésie rebelle, fascinante à travers ses héros américains; jusqu’en Europe où la Free Music, dans un même souffle libertaire, cristallisait tous les talents qui s’ébrouaient en secouant les vieux conformismes.

L’esprit de ce temps voulait du mouvement. En région les jeunes artistes se regroupaient en association, en Europe des artistes se déplaçaient suivant de premiers réseaux, de nouveaux festivals commençaient à éclore. Dunois s’inscrira immédiatement dans la dynamique du caravansérail.

Déployons le verbe coloré des programmes , ultimes témoins de la légende. Ce qui saute aux yeux comme une évidence est la concordance historique entre l’éclosion sauvage d’un vouloir artistique en quête d’expression personnelle, imprévisible, improvisée et l’émergence de ce lieu qui dit oui aux volontés d’agencements et à l’inconnu qui s’y tient caché.

Dès la première saison, malgré les balbutiements d’une forme graphique qui se cherche, on reconnaît dans ce brassage, un premier cercle de musiciens français confirmés, puis une deuxième onde qui s’élargit à la radicalité d’une nouvelle génération. Pour éviter la fadeur, agrémenter du coup de feu d' artificiers incontrôlés qui dynamitent les bastilles.

En même temps, seront accueillis avec respect des musiciens américains de la capitale au premier rang desquels, le grand esprit mobile, le plus hardi des passeurs, Steve Lacy.

Les bons amis échangent de temps à autre, en signe d’intelligence, une parole obscure qui doit rester une énigme pour les tiers. – F. Nietzsche

Avec l’amitié de Jean Rochard nous nous engageons comme des sioux (nato) sur des sentes musicales clandestines. Alors éclaterons de multiples rencontres avec l’humour des anglais et leurs avatars lyriques, avec des allemands rageurs, hurlant de part et d’autre d’un même mur, vinrent aussi les doux et sages gaillards flamands, des bataves collectifs, précieux et épicés. Ce fut une traînée de poudre d’anarchie. Dunois devient l’étape française d’une circulation européenne.

Tous ces croisements, ces enlacements, ces cris, ces rires, cette curiosité pour le chaos finirent par devenir de permanentes bacchanales.

A quoi bon tout l’art de nos œuvres d’art, si nous en venons à perdre cet art supérieur qu’est l’art des fêtes. – F. Nietzsche

Par amour des jeunes, par attrait du jeu, en forme d’hommage amusé, la tradition américaine s' adapta : « Joue contre Joue » fut le concours d’orchestres du lundi soir, où, sur le générique « Cheek to Cheek » à l’issue d’un fort joyeux défi, le public votait en plébiscitant l’un des deux groupes en lice.

De fréquentes nuits sans fin (non stop) permettaient de rassembler jusqu’à l’aube un échantillon de l’effervescence musicale multiforme du temps, se nourrissant des différences, amoureux des alchimies, faisant fi des frontières.

Seules les ressemblances différent, il n’y a que les différences qui se ressemblent - G. Deleuze

Tous s’accordaient au plaisir de se retrouver là : un public jeune enthousiaste et disponible, des artistes dans toutes leurs contorsions éprouvant tous leurs projets, du minuscule de la folie solitaire de « Locos Solos » ( inspiré de l’invraisemblable Roussel ), au gigantisme de la formule « Vive les Gros » qui permis la montre de l’engouement de ces années pour les grands orchestres …

En avance sur le temps, exigeants dans le mélange, les derniers feuillets -programmes de la saison 1986-87 expriment toute une liberté de bon goût, l’exclusion a disparue dans un embrassement divinatoire mêlant électronique, flamenco, chèvre-pieds, dérision, désir …

Comme un embrasement !

Aime ton prochain comme toi-même car chacun est son prochain – K. Kraus